Pluie qui roule
J’aime bien
marcher sous la pluie. J’aime bien me trempée de la tête aux pieds, aller sous
la grisaille pleurante des rues sombres. La ville n’est plus que liquide. Elle
dégouline, elle se désagrège, se dissout absence humide. J’aime bien danser.
Surtout sous la pluie. Je dégoutte de la tête aux chaussettes. Immergée, perdue
dans les flaques. Je me parle tout doucement dans ma tête mouillée, dans mon
cerveau ravagé d’orages. Inondé de flots inconnus. Je psalmodie des ondes englouties
en sautant dans l’eau trouble de la rade plaintive, la rue poisse et englue.
Je marche en
chantant des mots imbibés. Mes mirages ruissellent, le déluge coule, afflue de
mes yeux tandis que mes pieds dansent éclaboussant de boue le pavé qui vacille.
Les vitrines sont des rivières aux étalages dérivant et le fleuve dévaste les
devantures aqueuses de mes prunelles.
Je danse, me
parle doucement, je m’entrouvre comme un calice qui cherche à se remplir. Je
suis une coupe qu’on va peupler de vagues et l’averse envahie mon âme. Je me déploie
de plus en plus pour recueillir les torrents de mémoire.
J’aime marcher
dans les rues sombres de ma ville quand
la pluie battante frappe aux carreaux douteux. Quand les gouttes
explosent en gerbes, quand ses fleurs liquides martèlent mes chaussures. Mes
pieds se liquéfient, ma robe flotte comme les voiles d’un bateau qui s’envole.
Les océans me submergent et je danse sous les averses qui tourbillonnent.
J’aime bien
marcher sous la pluie quand la nuit brille, vibre de reflets fluides. Les
arbres ondoient, renversés dans les flaques et je grimpe au miroir des arbres,
m’accroche tranquille aux cascades des gouttières. Je ne sais pas pourquoi les
gouttières sont toujours éventrées ? L’eau s’échappe sur les trottoirs
sans but précis et l’eau fait des rivières dans les rues des villes. Les
trottoirs sont des ruisseaux où flottent nos espoirs, nos pauvres petits
espoirs comme des bateaux de papier journal. Le journal c’est comme du papier
buvard, ça boit. Ça ingère Tellement de vies ! Ça coule tout de suite.
Trop plein de malheurs, trop chargés de découragements, trop imprégnés de
chagrins, de cris bruinant.
Je n’aime pas
m’arrêter pour regarder les bateaux en papier journal qui croulent de douleurs.
Je n’aime pas ramasser tout déliquescent les petits bateaux tristes que les
enfants ont poussés dans les caniveaux, bouillonnants de candeur déçue !
Je n’aime pas m’asseoir sur un banc aux relents angoissants. Les bancs qui
regardent les petits bateaux transporteurs de dénuements sont comme des éponges
à tristesse, si on les presse il sort d’eux une liqueur obscène qui colle aux
doigts et nous empêche de rencontrer la jaillissante vierge venue du ciel.
J’ai ramassé les
petits bateaux parce que je ne voulais pas les piétiner, les écraser, ni les
détruire. Mes doigts sont devenus tout noirs, plein de rancœurs indélébiles
mais je ne m’en suis pas aperçue tout de suite parce que l’eau qui coulait de
mes yeux m’empêchait de voir Les larmes étaient piquantes et amères, j’ai voulu
essuyer mes yeux avec mes mains et je me suis brûlée les yeux. Mais il fallait
bien ramasser les petits bateaux pour ne pas sombrer avec eux !
Moi ce que
j’aime c’est marcher sous la pluie claire, me tremper de la tête aux
chaussettes, sourdre de partout comme une fontaine débordante de flots bruissant.
Mon avenir est
tellement dépendant de cette manne qui épure le souvenir de ma ville saumâtre
et éventrée.
Les canaux
creusaient les trottoirs, étaient des affluents qui menaient à la mer et
j’embarquais avec mes sacs remplis de
rêves encore humides, d’imaginaires fabuleux.
Je chantais, je
dansais, je me prenais pour un voilier en partance pour l’éternité.
Loin…Loin…Bien au-delà de ma rue sanglante.
Je ne savais pas
que mon voilier d’amour pouvait devenir un petit bateau en papier buvard !
Je croyais que c’était doux la pluie ! Ça coule dans le cou ! Sur la
peau fragile des seins offerts et amoureux ! Je croyais que l’eau fraîche
ne transportait que des matins clairs ! Mais l’eau trop sale a raidis
mes cheveux et recouvert mon cœur d’une gangue sombre, plaquer l’étoffe fine de
ma robe de noce à mes jambes légères.
Je ne croyais
pas que les petits bateaux noirs pouvaient coller définitivement aux doigts des
enfants des rues.
Que peut-on
savoir à quinze ans ? Quand un grand paquebot vous offre la croisière ?
Que peut-on savoir à quinze ans du
danger d’un embarcadère ?


