mercredi 20 février 2013

émotion devant une robe Égyptienne dans un musée



Voyage au-delà des temps

Je n’osais pas poser mes pieds sur le parquet, mes chaussures aux semelles épaisses crissaient sur la cire.
Je marchais sur la pointe des pieds, doucement, ramassée sur mon corps, enroulée dans mes épaules serrées.

Mon regard pivotait à peine pour frôler les objets précieux qu’une vitrine protégeait des éclats humains.
Un impressionnant respect soufflait comme un vent qui figerai les choses, comme une respiration qui ne se ferai qu’imperceptiblement, sans bousculer la moindre molécule.
Il fallait presque fermer les yeux pour mieux voir, pour sentir cette atmosphère intense embaumée d’ambre et de poussière.
J’avançais de salle en salle, passant sous des portiques décorés d’or, de rinceaux anciens et de stuc reblanchis.

Des hommes invisibles étaient statufiés sur des tabourets métalliques recouverts de molesquine. Rien ne les distinguait des murailles grises, si ce n’est l’écusson brillant qu’ils portaient agrafé au revers gauche de leur veste, indiquant qu’ils étaient chacun attaché à leur salle. Qu’ils faisaient, chacun, parti de cet ensemble muet qu’ils gardaient comme des chiens fidèles et tutélaires. Protégeant leur domaine où reposait la mort élevée au rang de divinité.

Des masques hurlaient dans le silence de leur cage de verre. Les bijoux étincelaient, sans émettrent aucun son. La matière devait pourtant vibrer et s’agiter ; mais l’immobilité régnait, gouvernant ce monde hors du monde.
Ma compagne d’errance me murmurait à voix basse des commentaires qui s’enfouissaient et fondaient en moi comme des flocons sur de la plume tiède.
Les yeux rivés d’un scribe nous perçaient de son regard vif. Je baissais la tête.
Les dieux aux oreilles de chacal, aux sourires énigmatiques de chats, déployaient devant moi leurs ailes immenses au vol silencieux.
Sur les bas reliefs, des hommes s’affairaient, des femmes enfantaient, pétrissaient le pain, marchaient sur la tête, ou ajustaient des parures étranges en forme d’ibis sacrés.

Du fond du sarcophage elle me fixait de ses grands yeux écarquillés accentués de noir troublant. Un infime sourire remontait les commissures de ses lèvres fermées, ses pommettes rondes et hautes lui donnaient cet air enfantin et insouciant qui contrastait avec l’austérité de sa personne.
On la devinait belle, poitrine bombée, taille marquée, visage immuable au tracé parfait.
Qui était-elle pour m’interroger ainsi ? Pour me happer sans bruit ? Pour ensevelir en moi tout mouvement, toutes pensées, avant même qu’ils furent ébauchés.
Je devenais son double dans le sépulcre de l’inconnu. Je descendais plus profond dans son monde, je voulais embarquer pour la rejoindre sur l’autre rive, au-delà des espérances, des désespoirs, au-delà de toute possibilité de retour.

Je fis un pas, un pas seulement vers la droite, et là, elle m’attendait dans cette vitrine à demi obscure, la robe de lin était étalée avec son plissage intact. Je m’absorbais dans le tissage grossier, je me perdais dans la trame si ténue qu’un souffle aurait suffi à la faire s’abîmer en poussière. J’observais les plis, les traces du nœud qui attachait l’étoffe à la taille.

Alors je me vidais de toute substance, je n’étais plus que coquille prête à se briser.
J’étais béance.
C’est à ce moment précis que les larmes chaudes qui coulaient sur mes joues me ressuscitèrent au monde palpable.

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