lundi 25 février 2013







L’alambic




Ma chère Angélique,

Ma demande risque de te paraître étrange. Mais j’ai trouvé, dimanche, dans un vide grenier du village voisin, un alambic. Je n’ai pu résister au bonheur de l’acquérir. J’ai dû marchander, bien sûr, pour l'enlever à un prix raisonnable.
Il est en cuivre, un peu cabossé et j’ai passé toute ma matinée de lundi à le frotter pour lui rendre son bel éclat. Au fur et à mesure jaillissaient de ses reflets de feu nos souvenirs communs.
Te souviens-tu de l’été que nous avions passé avec quelques amies dans cette vallée pyrénéenne si retirée du monde ? Tant d’années déjà ! Pourtant je me rappelle que dans la grange délabrée du père Octave se trouvait un alambic identique à celui que je viens d’acheter.
Un samedi, à la mi-août tu avais disparu durant les heures chaudes de l’après-midi profitant de l’engourdissement général. Je ne sais ce que tu avais concocté, mais le soir tu nous as servi à toutes un breuvage « magique » Je me souviens, tu avais organisé une grande cérémonie. Avais revêtue ta robe de soie pourpre, coiffée tes longues mèches de façon baroque, fleurs tressées, rubans flottants, parfums d’encens et de santal ! De nombreux bracelets tintaient à tes poignets et à tes chevilles si fines. Tu chantais ébauchant quelques pas d’une danse incantatoire et secrète.
Tu as donné à chacune un gobelet en métal précieux joliment ciselé dans lequel j’admirais l’éclat de tes yeux sombres. Tu passais devant nous et remplissait tour à tour nos chopes en prononçant des syllabes que nous ne savions pas traduire.
Je me souviens de l’odeur forte de la liqueur, elle nous enivrait avant même que nous l’ayons portée à nos lèvres.
Je crois qu’ensuite nous nous sommes misent à chanter toutes ensembles dans une langue inconnue ! Jusqu’au matin nous avons bues et psalmodier avec Jim Morrison ! Échangeant nos robes décoiffant nos boucles, dévorant les dernières fleurs du jardin, conversant longuement avec les chats qui paressaient sur les coussins brodés de perles et les matelas de taffetas multicolores !
Je dansais avec Juliette qui n’avait plus sur sa peau brune que sa fine chemise d’indienne moirant ses formes rondes et parfaites, comme je l’enviais alors, moi qui ressemblais à un chat écorché !  Les murs de la chambre s’étiraient comme des arcs-en-ciel crémeux.
Je crois que cette nuit-là nous sommes passées dans la huitième dimension, là où les mondes s’interpénètrent, s’entrelacent, nous propulsent fusées d’amour, au-delà de nous-même.
J’ai longtemps cherché la recette de cet élixir aux relents poivrés ! J’ai essayé quantité de formules sans succès.
Chère Angélique, si te souviens des ingrédients que tu avais assemblés alors, en alchimiste frôlant l’absolu ? Maintenant, que j’ai moi aussi, un alambic nous pourrions relancer nos soirées mémorables
J’attends ta réponse avec impatience et je t’embrasse délicatement au creux du poignet.

Ta belle de nuit.

 


Réponse d’Angélique,


Chère Eléonore,
Je n’avais utilisé alors que la gnôle du père Octave dont j’avais retrouvé une vieille bouteille derrière le tas de bois sec au fond de la grange. Des feuilles de menthe sauvage et des racines sans nom précis que j’étais allée cueillir près du torrent dévalant notre jardin. Tout le reste de l’alchimie c’était nos vingt-cinq ans, la musique de Jim Morrison et notre fol espoir en un monde meilleur fait de paix et d’amour.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire